Notre histoire

A l’aube du XIXe siècle, la fièvre de la houille blanche s’empare de la Basse-Romanche, faisant de cette vallée inhabitée un pôle industriel. Des vagues successives d’immigrants, fuyant les chaos de l’histoire, viennent travailler sur le site, dont elles marqueront durablement l’identité. 

Par Marion Frison 

  • Sortie d’usine à Livet, commune qui comptera, en 1931, jusqu’à  51% d’étrangers.

Entre 1891 et 1914, des industriels construisent, entre Livet et Gavet, à 35 kilomètres de Grenoble, sept centrales hydroélectriques pour alimenter leurs usines. Charles Keller y installe ses premiers fours d’aciérie. Le site, jusque là quasi-désert, connaît un essor phénoménal, bientôt décuplé par l’effort de guerre.

Privée de ses mines de charbon du Nord et de l’Est tombées aux mains des Allemands, la France mise sur l’énergie hydroélectrique pour soutenir sa production d’armement et dès 1915, Charles Keller fabrique les premiers obus qui feront sa fortune.

Profession : garde-Chinois 

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, les patrons emploient une main d’œuvre locale épaulée par des immigrants italiens. Mais le 2 août 1914, la mobilisation générale vide la vallée de sa population masculine. Pour maintenir la production des usines, l’Etat leur affecte 500 prisonniers de guerre allemands. Ce ne sera pas suffisant et bientôt des travailleurs chinois viendront prêter main forte.

"Sobre, robuste, endurant, docile", le coolie s’adaptera à notre climat et à un travail même pénible, n’exigeant qu’un effort mécanique", affirme l’attaché militaire de Pékin en 1916, au départ d’un navire transportant 2 500 Chinois vers la France.

Rioupéroux à l’heure russe

En 1918, au lendemain de l’armistice, la reconstruction nationale soutient l’essor des industries électrochimiques et électrométallurgiques. La compagnie Alais, Froges et Camargue, futur Péchiney, s’installe à Rioupéroux en 1925.

Les usines, désertées par les prisonniers de guerre, vont prospérer grâce à de nouvelles vagues d’immigrants. Chassés par la Révolution d’Octobre, quelques centaines de Russes blancs, avocats, professeurs et anciens officiers de l’armée du Tsar, s’installent au milieu des années 1920 à Rioupéroux, dont ils font une « petite Russie ».

Ils créent une chapelle orthodoxe, puis ouvrent un jardin d’enfants, une cantine et un foyer où ils organisent des réceptions costumées. A leur contact, les autochtones s’initient au jeu de croquet et découvrent les blinis du Nouvel An.

Des exilés polonais, roumains, yougoslaves, albanais, bulgares et tchécoslovaques leur emboîtent le pas. Puis c’est le tour des Italiens, fuyant le fascisme, suivis des réfugiés espagnols traqués par les franquistes. Plus tard, les Algériens et les Portugais prendront le relais.

16 nationalités différentes

Durant un demi-siècle, ces vagues migratoires ont forgé l’identité de la vallée. En 1931, on recensait dans la commune plus de 51 % d’étrangers de 16 nationalités.

« Ces populations cosmopolites ont cohabité harmonieusement, sans renoncer à leur identité », racontent les anciens, qui se souviennent de la Pâque russe comme de la célébration de la fin du Ramadan.

« Il n’y avait pas de racismeLa ségrégation se faisait uniquement entre les ouvriers, logés dans des cités, et les membres de l’encadrement qui occupaient des villas construites pour eux comme celles du quartier de la Salinière à Rioupéroux, ou la maison Keller à Livet », explique Laurence Clément, responsable du musée de la Romanche à Rioupéroux.

A partir des années 1970, au fil des crises et des reconversions, les usines ont fermé une par une, cédant la place aux friches industrielles. Restent quelques souvenirs de cette époque, comme la centrale des Vernes, la Maison Keller, qui pourrait faire prochainement l’objet d’une réhabilitation, ou encore des croix cyrilliques et des noms à consonance russe gravés sur des stèles du cimetière de Livet.

En savoir plus :
Musée de la Romanche, Rioupéroux - 04 76 68 42 00.

A voir aux alentours

Le pavillon Keller, qui a servi de décor au film Les Rivières pourpres de Matthieu Kassovitz, et au roman Une petite histoire sordide d’Alessandro Perissinotto, va être réhabilité par des investisseurs.

En chantier courant 2016, il accueillera un restaurant panoramique, des bureaux, des espaces de loisirs et muséographiques…

La centrale des Vernes, classée au titre des monuments historiques en 1994, a été construite en 1916 pour alimenter en électricité les usines Keller et Leleu.

Le cimetière de Livet abrite de nombreuses tombes arborant des croix cyrilliques, témoins de la présence d’une forte communauté russe dès 1918.

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L’industriel

Charles-Albert Keller, un patron social

Pour fidéliser une main d’œuvre souvent très instable, les industriels, comme Charles Keller, ont mis en place une politique sociale. A partir de 1925, la construction massive de logements a permis de fixer une partie des salariés dans la vallée.

Les patrons leur ont ensuite offert un ensemble de prestations pour favoriser l’émigration familiale : caisses de secours mutuel, dispensaire, coopératives d’achat, cinéma, terrains de sport…

Cette politique a porté ses fruits : entre 1896 et 1931, la commune est passée de 1400 à 3000 habitants, comptant à l’époque 28 cafés-restaurants et 16 épiceries. 

Les Chinois

"Solides et dépensiers !"

Paul Boutron, responsable d’une centaine d'asiatiques aux Ets Keller et Leleux, note qu'à l'époque, « les Chinois étaient de solides ouvriers, mais qu’il fallait encadrer avec fermeté ».

A l’occasion du recensement, il inscrivait à la rubrique profession : garde-Chinois...  Dans son ouvrage La Romanche au temps des usines, Fabrice Sicheri raconte : « Peu économes, ils dépensent leurs gains en chapeaux melon, valises, montres et parapluies, symbole de la grandeur dans leur pays ». 

Publié le : 
02 février 2016